Les Mamgoz

Thursday, 29 November 2007


"Tu te lèveras devant les cheveux blancs, et tu honoreras la personne du vieillard. Tu craindras ton Dieu. Je suis l'Eternel." La Bible, livre du Lévitique.

En Bretagne, les Mamgoz sont une véritable corporation. Bien qu’elle n’ait pas laissé beaucoup de traces sur la terre, ma grand-mère était un personnage extraordinaire… comme toutes les grand-mères !
« Mamgoz » était son titre de noblesse. C’était la seule appellation que nous autres, ses petit-enfants, avions le droit d’utiliser. Mon petit voisin appelait sa grand-mère « mémère » ; d’autres parlaient de leur « mémé » ou de leur « mamie ». Un jour, en revenant de l’école, je me rendis compte que j’étais le seul enfant de la classe qui appelait sa grand-mère « mamgoz ». Je me sentis un peu gêné d’être une exception culturelle, ceci d’autant plus que je connaissais la signification du mot « mamgoz » qui se traduit littéralement « vieille-maman » ou plus précisément « maman-vieille ».
J’allais donc voir ma grand-mère pour lui proposer de l’appeler dorénavant « mémé ».
Que n’avais-je pas dit !
Après un instant de stupéfaction ma « mamgoz » se métamorphosa en Stromboli en phase d’éruption. Sa figure devint toute rouge ; ses yeux, tels des projecteurs se braquèrent sur le profanateur que j’était en passe de devenir. Avant qu’elle n’ouvrit la bouche j’avais compris ce qu’elle voulait me dire. Ma mamgoz était ma mamgoz. Jamais plus je n’essayais de lui donner un autre titre.
Pour ma mamgoz, vieillir n’était pas regrettable. Au contraire, c’était une promotion
, du moins en breton. Car l’expression n’est pas traduisible en français sans devenir quelque peu péjorative.
Dans mon village, je connaissais deux « mamgoz » qui ne savaient pas un mot de français, mais ce n’était pas le cas de la mienne. Elle parlait, lisait et écrivait le français. Elle en était fière. Son diplôme du Certificat d’études primaires, encadré comme il se faut, était accroché sur le mur au-dessus de son lit.

Tout le monde appelait ma grand-mère « Maïzu », c’est à dire « Marie la noire ». Elle n'était pas Africaine, mais elle était toujours vêtue de noir et les longues années de travaux des champs avaient rendu indélébile son teint basané. Le dimanche, ma mamgoz portait sa coiffe blanche et se mettait ainsi aux couleurs de la Bretagne : Gwen ha Du » (Blanc et Noir).
Ma mamgoz était la doyenne du village. Et cela lui valait l’honneur d’allumer le feu de joie le jour du pardon.
J’étais à la fois fier et jaloux d’être le petit-fils de Maïzu. Fier car elle était une figure locale et tout le monde l’acceptait telle elle était. Quant à elle, elle ne faisait aucun cas de sa popularité. Mais j’était tout de même un peu jaloux de cette popularité. J’avais l’impression qu’on me ravissait ma grand-mère. Je me consolais en pensant que les autres ne pouvaient pas l’appeler « mamgoz », cela était réservé à ses petit-enfants.

Bien que…il y a des grand-mères qui sont devenues les mamgoz d’une famille nombreuse, parfois même en restant célibataires, sans avoir mis un seul enfant au monde. Je pense à Angéla Duval, la poétesse de Traon an Dour. Angéla Duval était cultivatrice, à la mort de ses parents elle avait repris leur modeste ferme de six hectares. Restée seule, elle occupa ses longues soirées d’hiver à écrire des contes et des poésies en breton. En décembre 1971 l’émission télévisée d’André Voisin fit connaître Angéla Duval au grand public. De nombreux téléspectateurs furent émus par l’authenticité d’Angéla Duval. Les visites commencèrent à affluer à Traon an Dour. Il y avait les curieux, les flatteurs, les journalistes en herbe et ceux qui probablement auraient voulu avoir une mamgoz comme elle. Angéla resta fidèle à elle même ; la renommée ne lui fit pas changer ses habitudes. Elle resta poétesse et elle resta paysanne. Angéla n’éprouvait pas le besoin d’enlever son tablier et de se mettre sur son trente et un pour recevoir les visiteurs. Les genêts, les ajoncs, le murmure du ruisseau de Traon an Dour et les odeurs de la ferme, étaient ses sources d’inspiration. Et c’étaient aussi les seules valeurs qu’Angéla désirait partager avec ses visiteurs. Quelques-uns trouvaient auprès d’elle une mamgoz qui savait abreuver leur soif de racines.

L’une des émissions vedettes de la télévision écossaise est un feuilleton qui présente une super grand-mère. « Super-gran », c’est son nom, est toujours prête à relever des défis dignes de Batman. Les petits Ecossais ont aussi besoin d’une mamgoz pour bercer leurs rêves et dormir tranquilles.

Plus près de chez nous, Angèle Jacq, de Landudal, près de Quimper, n’est pas en reste avec cette super-gran écossaise. Angèle Jacq est l’auteur d’un magnifique roman intitulé « Le voyage de Jabel ». Jabel est l’une de ces dernières mamgoz qui ne parlaient pas un mot de la langue de Voltaire. Jabel a travaillé dur toute sa vie. Elle a gratté la terre, la terre des autres la plupart du temps.
Fanch, son ivrogne de mari, l’a laissée veuve avant l’âge. Et son unique fils, Yfig, a quitté le pays après un chagrin d’amour. Jabel guette sans cesse le facteur dans l’espoir de recevoir une lettre de son Yfig parti pour cette contrée lointaine qui se nomme Nouvelle Zélande. Lorsqu’elle reçoit des nouvelles, Jabel file chez Marie-Louise sa voisine, car elle ne sait pas lire. Et un jour la nouvelle arrive qu’Yfig s’est marié et que bientôt elle sera grand-mère. Mais Jabel ne peut pas devenir une grand-mère ordinaire ! A l’annonce de la nouvelle, Jabel se métamorphose peu à peu en super-mamgoz. Elle se rend à Quimper pour obtenir un billet pour la Nouvelle Zélande. Toutes ses économies vont y passer, mais rien ne fait reculer une super-mamgoz ! Pas même les difficultés de la langue ! Elle ne parle ni le français ni l’anglais des Néo-zélandais, mais qu’à cela ne tienne ! Bretagne n’est-elle pas univers ? Et lorsqu’une mamgoz veut voir son petit-fils, Dieu ne met-il pas quelques bonnes volontés sur son chemin ?
Le projet de voyage de Jabel fait sourire mais elle trouve l’aide nécessaire, et la voilà partie.
Une à une, elle sort les fiches que l’agent de voyage lui a soigneusement préparées. L’une pour trouver son chemin à Montparnasse, l’autre pour Orly, et ainsi de suite. En plein désarroi, elle trouvera même une hôtesse de l’air bien de chez nous qui se souvient encore de quelques mots de breton. Et Jabel pourra enfin bercer le petit Ronan dans ses propres bras en lui chantant une berceuse aux accents Bigoudins. On se surprend à rêver que ce n’est pas un roman qu’ont publié les éditions Ouest-France avec le voyage de Jabel, mais une histoire vraie. Bien qu’Angèle Jacq précise que « toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existés serait fortuite. », nous ne serions pas surpris de rencontrer une mamgoz nommée Jabel sur les chemins de Landudal.
Ma grand-mère n’a pas laissé beaucoup de traces sur la terre, la vôtre peut-être non plus. Mais, comme toutes les grand-mères, nos grand-mères sont des personnages extraordinaires. Sachons les honorer.
Allez. Kénavo !
Alain Monclair.











Jean-Jean Peau de Lapin

Monday, 19 November 2007


(Histoire racontée au Mans le 17/11/2007)

Il existe en Bretagne un village pas tout à fait comme les autres, il s'agit de Toul an Aod. C’est un village à « géographie variable ». Évidemment, selon cette définition, on peut le trouver un peu partout, mais il est toujours en Bretagne et il n’est jamais loin de la mer.

Tous les ans, au printemps, le village de Toul an Aod recevait la visite de Yannig Dant-Hir, surnommé en français « Jean-Jean Peau-de-lapin ». C’est à Toul an Aod qu’il hérita de ce surnom.
Yannig Dant-Hir était un « pilhaouaer », il venait de la région des Monts d’Arrée, véritable pépinière de « pilhaouaer ». Il faut dire que la vie était rude dans les Monts d’Arrée, la terre n’était pas très généreuse et les récoltes étaient plutôt maigres. Même l’ajonc était plus court qu’ailleurs et rabougri.
Tous les ans Jean-Jean Peau-de-Lapin et ses collègues pilhaouaer quittaient leurs montagnes, et oui, ils vivaient à 300 mètres d’altitude ! Et ils se dirigeaient vers les régions plus prospères de la côte bretonne. Yannig, comme ses pairs, allait de village en village, de ferme en ferme, de maison en maison, en criant « Pilhou, Pilhou, hag Yannig prenan n’ê ». C’est-à-dire, Chiffons, chiffons, et c’est Yannig qui les achète. En réalité Yannig n’achetait pas les chiffons qu’on lui proposait mais il les troquait contre quelques mouchoirs neufs de petite qualité qu’il avait en réserve dans sa besace. Les chiffons qu’on lui donnait ne valaient pas grand-chose non plus, on s’en débarrassait parce qu’ils étaient trop usés pour être rapiécés. C’est ainsi que pantalons, chemises, tabliers finissaient dans la carriole des pilhaouaers qui elles-mêmes finissaient des les bacs d’une papeterie.
Les « pilhaouaers » étaient des chiffonniers comme leur nom l’indique en breton, mais ils étaient aussi parfois ferrailleurs, ils achetaient aux uns pour revendre aux autres. Ils achetaient aussi des peaux de lapin pour les revendre aux fourreurs, c’était la spécialité de Yannig Dant-Hir (En français: Jean Jean Dent Longue). Lorsqu’il traversait un village, il criait plus souvent «Peaux de lapin, peaux de lapin » que « pilhou, pilhou ». Yannig préférait les peaux de lapin, il aimait leur douceur, le soir il s’en servait comme oreiller et sa femme racontait que lorsqu’il rentrait à la maison, dans les Monts d’Arrée, il lui fallait son petit bout de peau de lapin pour s’endormir. Mais, on raconte beaucoup de choses, on en racontait d’ailleurs encore plus sur les « pilhaouaers » que sur les autres.
Le « pilhaouaer » n’inspirait pas confiance en général. Il faut dire qu’il avait l’œil partout. Toujours à l’affût d’une affaire. Un tas de chiffons dans un coin, une voile qui pourrissait dans un hangar à bateaux, une peau de renard qui pendait à la poutre d’une grange, rien n’échappait à l’œil d’un pilhaouaer. De là à dire qu’il avait le mauvais œil il n’y avait qu’un pas ; pas que beaucoup franchissaient. On se servait de leur triste renommée pour faire peur aux enfants lorsqu’ils n’étaient pas sages. Le pilhaouaer devenait le croquemitaine, qui achetait des enfants pour les revendre.
Mais Jean-Jean Peau-de-Lapin n’avait pas mauvaise renommée. On l’invitait même volontiers à passer la soirée dans une ferme ou l’autre, car Jean-Jean était un bon conteur et l’on aimait bien les bonnes histoires en Bretagne, particulièrement à Toul an Aod.
Bien souvent lorsque Jean-Jean Peau-de-Lapin était de passage à Toul an Aod, on organisait une veillée chez Eugénie Roussel, on mangeait des galettes et on buvait du cidre en écoutant Jean-Jean. Il connaissait des histoires de tous les coins de Bretagne, des histoires de paysans, de marins, de lavandières et de tailleurs, mais il ne racontait jamais lui-même l’histoire qui lui valut son surnom de « Jean-Jean Peau-de-Lapin », c’était toujours un autre qui la racontait, humilité oblige.
Jean-Jean Peau-de-Lapin qui se nommait encore Yannig Dant-Hir en ce temps-là, rêvait de charrettes remplies de peaux de lapin. Un soir où il était de passage à Toul an Aod il entendit parler d’un paradis à lapins pour le pilhaouaer qu’il était. Pour les lapins c’était plutôt l’enfer, ils étaient si nombreux sur leur île qu’à chaque nouvelle portée d’une lapine, trois lapins adultes tombaient à la mer. La surpopulation était leur misère et aucun chasseur ne venait à leur aide car leur chair avait un goût de goémon, d’après le vieux marin pêcheur qui parla de cette île aux lapins devant Yannig Dant-Hir.
Jour et nuit, pendant tout l’hiver suivant, Yannig y pensa. Peu importe que leur viande soit infecte, se disait Yaninig, pourvu que leur peau ne soit pas trop abîmée. Mais Yannig Dant-Hir ne savait pas comment se rendre sur cette île, il était des Monts d’Arrée, de l’Argoat, il n’avait pas de bateau et il ne savait pas naviguer. Et de plus, Yannig connaissait suffisamment les superstitions maritimes pour savoir qu’il ne trouverait personne à Toul an Aod ni ailleurs pour transporter des peaux de lapins dans son bateau. La superstition remontait à la nuit des temps, à l’époque où l’on embarquait un cochon et des cages à poules sur les voiliers faisant de longues traversées. Ceci permettait d’avoir de la viande et des œufs frais pendant le voyage. Un marin eut l’idée d’embarquer des lapins, ça ne prend pas plus de place que les poules, se dit-il, et quand on aura mangé une bordée, il y aura déjà une autre prête à prendre la relève, les lapins, c’est connu, ça se reproduit si vite.
Mais les lapins s’ennuyaient fort dans leurs cages, les carottes et les pissenlits leur manquaient, alors ils rongèrent leurs cages de bois et s’enfuirent où ils purent, et ils mangèrent ce qu’ils purent. Ils raffolaient particulièrement des haubans en chanvre et des voiles en lin, et lorsqu’ils n’eurent plus de toiles ni de cordages, ils s’attaquèrent au bois. Ils descendirent au fond du navire pour y creuser un terrier, ils creusèrent, creusèrent, mais ne trouvèrent que la mer, la mer et encore la mer qui engloutit le navire, les lapins et tout l’équipage. Tout l’équipage sauf un matelot, mais comme il allait un peu fort sur la bouteille on ne crut son histoire qu’à moitié. Mais ce naufrage fut si tragique qu’il ne fallut même plus prononcer le mot lapin sur un bateau. D’ailleurs à Toul an Aod, les marins nommaient Jean-Jean Peau-de-Lapin « Jean-Jean Peau de Bestiole », cela leur permettait de parler de Jean-Jean lorsqu’ils étaient en mer, sans enfreindre les dures lois de la superstition.
Mais, revenons à nos lapins de l’île au Pilhaouaer, comme on la surnomma plus tard. Yannig Dant-Hir trouva la solution une nuit de voyage, alors qu’il dormait sur un matelas de varech chez un cousin lointain.
Il irait sur l’île aux lapins chercher du varech, il trouverait bien quelqu’un pour le transporter là bas, et le ramener avec son varech. Il resterait une semaine sur l’île, le temps que le varech sèche un peu, selon sa version officielle. En réalité, le temps de poser ses collets et de dépecer ses lapins. Il mettrait quelques poignées de varech à l’ouverture des sacs, et ni vu ni connu, les pêcheurs de Toul an Aod transporteront des peaux de lapins sans le savoir.
Dès le mois d’Avril il se rendit à Toul an Aod et fit affaire avec Albert Penskanv (Tête légère en français). Albert Penskanv ne cherchait jamais à comprendre. Yannig Dant-Hir acheta quelques provisions : des sacs vides pour sa future moisson de toisons, de la ficelle pour nouer les sacs et poser des collets, et il s’embarqua avec Albert Penskanv. La traversée ne dura qu’une heure. Ils débarquèrent tout le matériel et se donnèrent rendez-vous dans huit jours, si le temps le permet, dit Albert en riant de son humour.
Yannig travailla comme un forcené pendant une semaine. Il prit bien soin d’écorcher ses lapins de l’autre côté de l’île, à l’abri des regards indiscrets. Les goélands attirés par la boucherie en plein air de Yannig planaient au-dessus du spectacle. Mais tout se passa bien, le vent était à l’Est, le temps était au sec et les peaux de lapin prenaient leur place dans les sacs après avoir séché sur un fil, sous la surveillance constante de Yannig, à cause des goélands. Le huitième jour Yannig mit quelques poignées de varech sur l’ouverture de chacun des sacs avant de les fermer, au cas où Albert Penskanv se douterait de quelque chose.
Albert ne se doutait de rien, mais, comme il était bavard, il avait parlé à tout le monde de son accord avec Yannig Dant-Hir. Yffic Lagadlemm (Yves Oeil Tranchant) se proposa de l’accompagner pour aider à embarquer le chargement de… varech, précisa-t-il après un instant d’hésitation. Car pour tous à Toul an Aod sauf pour Albert Penskanv, il était évident que Yannig Dant-Hir oublierait son varech dès qu’il verrait une horde de lapins le regarder droit dans les yeux.
Lorsque Yffic Lagadlemm mit le pied sur l’île il n’y avait plus un lapin pour l’accueillir. La douzaine de rescapés se terrait bien loin de toute présence humaine.
« Alors, Yannig, s’exclama-t-il, il paraît que maintenant tous les Monts d’Arrée vont dormir sur des matelas de varech. J’espère quand même que tu pourras leur fournir une descente de lit en peau de bestiole de par ici ?"
« Montre un peu ta récolte, ajouta-t-il. - Oui, c’est du beau, dit Yffik, appuyé par Albert, mais si j’étais ton client je regarderais si c’est la même qualité jusqu’au fond du sac », ajouta Yffic et en joignant le geste à la parole il en fit sortir une peau de lapin. Avec moins de panache qu’un prestidigitateur ne le fait de son chapeau, mais en impressionnant tout autant son public, c’est-à-dire Albert Penskanv et Yannig Dant-Hir.
« Il ne faut pas prendre les marins pour des pigeons, tonna Yffik. – Pas question que tu ramènes tes peaux de bestioles à Toul an Aod dans un bateau ! Tu peux revenir avec nous mais tu laisses tes sacs ici. »
« Pas question de rentrer sans mes peaux de lapin, répliqua Yannig. Et si vous me laissez mourir ici on finira bien par le savoir et on verra si les gendarmes ont la même idée que vous sur les lapins. »
« On verra aussi ce qu’ils pensent du braconnage, répliqua Yffik, en ajoutant : Bon, on revient demain, on verra bien si la nuit t’a porté conseil. »
Et Albert et Yffik firent voile vers Toul an Aod.
La nuit porta conseil. Yannig eut l’idée qui lui vaudra de s’appeler dorénavant « Jean-Jean Peau-de-Lapin » pour les intimes, et « Jean-Jean Peau-de-bestiole » pour les marins.
Dès le petit matin il fit le tour de l’île et ramassa tout le bois de dérive qu’il y trouva, ainsi que deux gros fûts, il les assembla en radeau et y arrima ses sacs de peaux de lapin. Un radeau ce n’est pas un bateau. Yffik Lagadlemm est pris au piège de ses paroles, se dit Jean-Jean en se frottant les mains.
Albert et Yffik accostèrent à nouveau l’île au Pilhaouaer, et furent bien obligés, en honnêtes hommes, d’admettre que Jean-Jean avait trouvé une solution qui ne leur plaisait pas mais qu’ils ne pouvaient pas refuser. Jean-Jean gloussait de plaisir. Mais au moment d’embarquer Yffik s’approcha de lui et renifla longuement sa veste. « Ma parole, tu sens plus la bestiole qu’une vraie bestiole ! s’exclama-t-il. Pas question que tu montes à bord avec nous. Va avec tes bestioles sur le radeau. »
Et c’est ainsi qu’ils firent leur entrée dans le port de Toul an Aod.
Bien qu’Albert Penskanv ne comprît pas tout, chacun était fier le lui-même, surtout Yffic Lagadlemm qui croyait avoir joué un bon tour au pillawer des Monts d’Arrée. Mais l’année suivante, lorsqu’il vit arriver Jean-Jean Peau-de-Lapin dans sa charrette toute neuve, attelée à un cheval tout frais, il ne fut plus aussi sur d’être le principal héros de l’histoire. Mais il la raconte tout de même de bon cœur les soirs de veillée chez Eugénie Roussel, à la veillée, autour d’un repas de crêpes.
Bon, ce n’est pas le tout de parler de chiffons. Je ne suis pas un pilhaouaer moi, et j’ai encore des galettes à manger !
Allez ! Kénavo, diouzh tu ! (A tout de suite)
Alain Monclair

Les nouveaux matins d'Alanig Furzod

Tuesday, 19 June 2007

Les nouveaux matins d’Alanig Furzod.

« Il y eut un soir et il y eut un matin… » Genèse 1 : 5.

 Le soleil brillait déjà lorsqu’ Alanig Furzod ouvrit les yeux ; il n’avait pas dormi autant depuis bien longtemps. Il prit tout de même le temps d’avaler son petit déjeuner. Mais, malgré la chaleur du café, la tiédeur de la pièce et les calories du pain beurre, il avait l’impression qu’une mystérieuse fraîcheur subsistait en lui. Il aimait le grand air et ne craignait ni le froid ni le vent ni la pluie, mais cette sensation de fraîcheur inhabituelle l’intriguait quelque peu. Elle lui rappelait vaguement les nettoyages de printemps de son enfance. Il revoyait encore sa mère se préparer pour cette grande journée, où du matin au soir et du plafond au plancher elle dépoussiérait, lavait, astiquait. Les fenêtres restaient ouvertes toute la journée, et les jours suivants on humait encore l’air frais et l’odeur de javel. La poussière et les moisissures de l’hiver avaient disparu en laissant une impression de nudité dans la maison. Les vitres, les peintures, les bibelots, ne pouvaient plus dissimuler ni leur éclat ni leurs défauts sous le voile poussiéreux du temps.
 Mais la fraîcheur que ressentait Alanig Furzod, bien que comparable était différente. Elle se trouvait en lui-même, et il n’était pas habitué à ceci. Les gens de la ville, se disait-il, ferment la fenêtre dès que l’air devient respirable, je ne vais quand même pas faire comme eux. Et d’ailleurs…où se trouve la fenêtre de mon âme ? De mon âme… ? Ah !... Je me souviens ! s’écria Alanig Furzod. Et sa prière de la veille au soir lui revint à l’esprit. « Seigneur, je voudrais avoir la lumière de la vie dans mon cœur. », avait-il prié.
 Vraiment cet Erwan Goulouber est un drôle de type, se dit Alanig. Habituellement, lorsque je fais la connaissance de quelqu’un, on boit un coup, puis on remet ça, et le lendemain matin c’est le brouillard complet da ma cervelle et la jabadao dans mes entrailles (Jabadao = danse bretonne). Avec Erwan Goulouber je n’ai bu que des paroles, mais on ne peut pas dire qu’elles n’aient pas laissé de traces, à moins…à moins… qu’elles n’aient plutôt effacé des traces, de mauvaises traces, de tristes traces.
 Allons, on aura le temps de réfléchir en route, dit-il en regardant vers une boule de poils blancs et noirs qui s’étira pour prendre la forme d’un chien qui remue la queue. Deux ou trois jappements, et les voilà sur le chemin de la grève. Rien de tel pour Alanig Furzod qu’une bonne bouffée d’air iodé, si possible avec volée d’embruns, pour lui remettre les idées en place.
Mais tandis qu’il descendait vers le port, les paroles de la Bible citées par son nouvel ami la veille au soir lui revenaient en tête. Elles s’affichaient sur son décor intérieur comme le titre d’un film sur un paysage.
 « Fais-moi dès le matin entendre ta bonté ! Car je me confie en toi.
    Rassasie-nous chaque matin de ta bonté, et nous serons toute notre vie dans la joie et l’allégresse. (Psaume 143 :8 ; 90 :14)
    Voici ce que je veux repasser en mon cœur, ce qui me donnera de l’espérance :
    Les bontés de l’Eternel ne sont pas épuisées, ses compassions ne sont pas à leur terme ;
    Elles se renouvellent chaque matin. Oh ! Que ta fidélité est grande ! (Lamentations de Jérémie 3 :21-23)
 Erwan Goulouber exagère peut-être un peu, se dit Alanig, mais une chose est certaine, il est sincère et il vit ce qu’il dit. Et il se souvint de la longue tirade de son nouvel ami sur le matin : « Le matin, c’est en fait le centre de la journée, un pivot sur lequel tout s’équilibre, comme sur une balance. D’un côté tu as le plateau du repos, et de l’autre celui du boulot ou de la galère parfois. Même pour le gardien de phare que j’étais, le matin ce n’est pas la fin de la journée, c’est le début du repos.
 Le matin ! C’est le renouveau, un mini printemps toutes les vingt-quatre heures. Une renaissance après la nuit. Une résurrection après l’immobilité du sommeil. Chaque matin, comme au jour de la Création, c’est la lumière après les ténèbres.
 Mais, vois-tu Alanig, le soleil a beau se lever, les hommes marchent dans les ténèbres s’ils ne savent pas comment se diriger. Je connais d’ailleurs des marins qui attendent la nuit pour lever l’ancre, car ils préfèrent se diriger d’après les étoiles et les bons vieux phares. C’est plus sur, disent-ils, ainsi tu ne cours pas le risque de te laisser distraire par le paysage.
 La nuit, continua Erwan Goulouber, c’était mon domaine. Mais sais-tu qu’il existe aussi une étoile pour le jour ? Elle se lève le matin, celle-là ! Et je te conseille de ne jamais aborder une journée sans l’avoir vu paraître. Elle se lève toujours au même endroit, ce n’est ni au Sud ni au Nord, ni à l’Est ni à l’Ouest, c’est sur la Parole des prophètes inspirés par Dieu, la Bible, que cette étoile se lève. C’est un marin pêcheur, l’apôtre Pierre, qui en parle : « De plus, écrit-il, nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même, sur laquelle vous avez raison de fixer votre regard comme sur un lampe brillant dans un lieu obscur, jusqu’à ce que luise le jour et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs. » (2 Pierre 1 : 19). Lorsque tu te réveilles, le matin, ne pars pas à l’aventure sans avoir ouvert ta Bible. Tu n’y verras au premier abord que des mots, des mots inspirés par Dieu qui te donneront une foule de conseils utiles pour ta vie. Mais ne te contentes pas de cela, ne referme pas ta Bible trop vite, patiente, ouvre ton cœur, prie, attends… et la Parole de Dieu s’animera. La plume du prophète s’estompera pour laisser toute la place à l’étoile du Maître. Car l’Etoile du Matin, c’est Jésus lui-même (Apocalypse 22 : 16). Erwan Goulouber termina son monologue en déclarant avec enthousiasme :   Ce qui est formidable avec l’Etoile du Matin, c’est que même les nuages ne peuvent pas la masquer, tu peux la voir quelle que soit la météo. »
 Face à l’horizon, le reflet de îles dans les yeux, Alanig Furzod ressentait un nouvel appel. Un appel plus fort, plus vaste encore que l’appel du large dans sa jeunesse. Mais c’était également un appel à larguer les amarres. Il lui semblait que des lamaneurs invisibles se trouvaient là, sur le quai, n’attendant qu’un ordre de sa part pour larguer les aussières qui emprisonnaient et empoisonnaient sa vie.
 « A chaque jour suffit sa peine » se souvint Alanig Furzod. Ses lèvres se mirent à trembler, puis prenant de l’assurance, les mots d’une prière s’en échappèrent : « Eh bien, c’est décidé Seigneur, ce matin je largue les amarres du désespoir. Celles de mon passé que je traîne au pied comme le boulet d’un bagnard ; et celles de mon avenir qui semblent maintenir un nuage de plomb à l’ancre au-dessus de ma tête. Je crois que j’ai compris Seigneur ce que tu voulais dire lorsque tu as promis : « Je suis avec vous chaque jour jusqu’à la fin du monde. » (Matthieu 28 : 20). Chaque matin je peux compter sur toi. Demain sera un autre jour qui aura lui aussi son matin, et ainsi de suite… Puisqu’un jour à la fois c’est suffisant pour Toi, et pas trop énorme pour moi ; voici ma décision : en toi je me confierai aussi longtemps qu’on pourra dire : aujourd’hui. Je veux vivre avec toi Seigneur au présent. »
 -En route ! La mer sera haute dans deux heures, allons préparer la marée !
 -Quelle belle matinée, lui lança Jobic Klaken qui passait par là.
 -Oui, la plus belle de l’année ! répondit Alanig Furzod avec un coin de ciel bleu dans ses yeux noirs.
 
 Ce récit allégorique a été écrit pour vous encourager à faire confiance à Dieu en prenant les promesses de la Bible au sérieux. Si ce texte et le sujet abordé suscitent des questions, n’hésitez pas à me contacter à l’adresse électronique en haut et à droite de cette page.             Alain Monclair.
 
 

Le faiseur de lumière

Friday, 8 June 2007


Le faiseur de lumière.

Erwan Goulouber prit sa casquette, la cala sur sa tête aussi solidement qu’un doris sur le pont d’une goélette un jour de tempête ; et suivi de près par Alanig Furzod, il prit la route de Saint-Gonéry. La longue conversation qu’ils venaient d’avoir les avait assoiffés de silence ; seul le cliquetis de la roue libre du vélo d’Alanig se faisait ouïr et semblait égrener des mots qui voulaient raconter une histoire. Mais c’était plutôt du ballot soigneusement ficelé sur le porte-bagages du vélo d’Alanig Furzod qu’allait jaillir une histoire. La Bible d’Erwan Goulouber y avait retrouvé sa place. (Goulouber: du breton goulou=lumière et ober=faire).
Alanig Furzod en savait un peu plus sur ce gros livre qu’il avait sauvé des eaux le soir de Noël, mais plus il en savait plus le double mystère de ce livre attisait sa curiosité. Pour le néophyte qu’il était encore, les deux récits qu’il venait d'entendre dans le Temple de Plougrescant s’entremêlaient dans son cerveau fatigué, tout comme les vagues se croisent et s’embrassent dans des tourbillons d’écume. ...


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Le Noël d'Alanig Furzod

Saturday, 2 June 2007


LE NOËL D’ALANIG FURZOD.

La tête engoncée entre ses épaules et son large suroît, les mains recroquevillées dans les manches de son ciré, Alanig Furzod ressemblait à l’un de ces épouvantails qui donnent aux paysages un aspect irréel. Pas un oiseau, pas même un goéland autour de lui, car la nuit était déjà tombée sur cette journée de 24 Décembre.
Le vent soufflait fort et les galets roulaient sous ses bottes, mais le fracas des déferlantes l’empêchait d’en entendre le bruit. L’éclat fulgurant d’un phare éclairait de temps à autre ces longues rangées de crêtes blanches. Mais l’orgueil des flots n’impressionnait pas Alanig Furzod. Il savait bien que ces vagues, dont le propre est de vouloir se dépasser elles-mêmes, allaient irrémédiablement s’écraser sur le rivage, y laissant tout au plus un peu d’écume que le vent se chargerait bien vite de disperser.
Non, ce n’était pas pour les vagues qu’Alanig Furzod se promenait sur les galets ce soir de Noël. C’était pour...



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