Les Mamgoz
Thursday, 29 November 2007
"Tu te lèveras devant les cheveux blancs, et tu honoreras la personne du vieillard. Tu craindras ton Dieu. Je suis l'Eternel." La Bible, livre du Lévitique.
En Bretagne, les Mamgoz sont une véritable corporation. Bien qu’elle n’ait pas laissé beaucoup de traces sur la terre, ma grand-mère était un personnage extraordinaire… comme toutes les grand-mères !
« Mamgoz » était son titre de noblesse. C’était la seule appellation que nous autres, ses petit-enfants, avions le droit d’utiliser. Mon petit voisin appelait sa grand-mère « mémère » ; d’autres parlaient de leur « mémé » ou de leur « mamie ». Un jour, en revenant de l’école, je me rendis compte que j’étais le seul enfant de la classe qui appelait sa grand-mère « mamgoz ». Je me sentis un peu gêné d’être une exception culturelle, ceci d’autant plus que je connaissais la signification du mot « mamgoz » qui se traduit littéralement « vieille-maman » ou plus précisément « maman-vieille ».
J’allais donc voir ma grand-mère pour lui proposer de l’appeler dorénavant « mémé ».
Que n’avais-je pas dit !
Après un instant de stupéfaction ma « mamgoz » se métamorphosa en Stromboli en phase d’éruption. Sa figure devint toute rouge ; ses yeux, tels des projecteurs se braquèrent sur le profanateur que j’était en passe de devenir. Avant qu’elle n’ouvrit la bouche j’avais compris ce qu’elle voulait me dire. Ma mamgoz était ma mamgoz. Jamais plus je n’essayais de lui donner un autre titre.
Pour ma mamgoz, vieillir n’était pas regrettable. Au contraire, c’était une promotion, du moins en breton. Car l’expression n’est pas traduisible en français sans devenir quelque peu péjorative.
Dans mon village, je connaissais deux « mamgoz » qui ne savaient pas un mot de français, mais ce n’était pas le cas de la mienne. Elle parlait, lisait et écrivait le français. Elle en était fière. Son diplôme du Certificat d’études primaires, encadré comme il se faut, était accroché sur le mur au-dessus de son lit.
Tout le monde appelait ma grand-mère « Maïzu », c’est à dire « Marie la noire ». Elle n'était pas Africaine, mais elle était toujours vêtue de noir et les longues années de travaux des champs avaient rendu indélébile son teint basané. Le dimanche, ma mamgoz portait sa coiffe blanche et se mettait ainsi aux couleurs de la Bretagne : Gwen ha Du » (Blanc et Noir).
Ma mamgoz était la doyenne du village. Et cela lui valait l’honneur d’allumer le feu de joie le jour du pardon.
J’étais à la fois fier et jaloux d’être le petit-fils de Maïzu. Fier car elle était une figure locale et tout le monde l’acceptait telle elle était. Quant à elle, elle ne faisait aucun cas de sa popularité. Mais j’était tout de même un peu jaloux de cette popularité. J’avais l’impression qu’on me ravissait ma grand-mère. Je me consolais en pensant que les autres ne pouvaient pas l’appeler « mamgoz », cela était réservé à ses petit-enfants.
Bien que…il y a des grand-mères qui sont devenues les mamgoz d’une famille nombreuse, parfois même en restant célibataires, sans avoir mis un seul enfant au monde. Je pense à Angéla Duval, la poétesse de Traon an Dour. Angéla Duval était cultivatrice, à la mort de ses parents elle avait repris leur modeste ferme de six hectares. Restée seule, elle occupa ses longues soirées d’hiver à écrire des contes et des poésies en breton. En décembre 1971 l’émission télévisée d’André Voisin fit connaître Angéla Duval au grand public. De nombreux téléspectateurs furent émus par l’authenticité d’Angéla Duval. Les visites commencèrent à affluer à Traon an Dour. Il y avait les curieux, les flatteurs, les journalistes en herbe et ceux qui probablement auraient voulu avoir une mamgoz comme elle. Angéla resta fidèle à elle même ; la renommée ne lui fit pas changer ses habitudes. Elle resta poétesse et elle resta paysanne. Angéla n’éprouvait pas le besoin d’enlever son tablier et de se mettre sur son trente et un pour recevoir les visiteurs. Les genêts, les ajoncs, le murmure du ruisseau de Traon an Dour et les odeurs de la ferme, étaient ses sources d’inspiration. Et c’étaient aussi les seules valeurs qu’Angéla désirait partager avec ses visiteurs. Quelques-uns trouvaient auprès d’elle une mamgoz qui savait abreuver leur soif de racines.
L’une des émissions vedettes de la télévision écossaise est un feuilleton qui présente une super grand-mère. « Super-gran », c’est son nom, est toujours prête à relever des défis dignes de Batman. Les petits Ecossais ont aussi besoin d’une mamgoz pour bercer leurs rêves et dormir tranquilles.
Plus près de chez nous, Angèle Jacq, de Landudal, près de Quimper, n’est pas en reste avec cette super-gran écossaise. Angèle Jacq est l’auteur d’un magnifique roman intitulé « Le voyage de Jabel ». Jabel est l’une de ces dernières mamgoz qui ne parlaient pas un mot de la langue de Voltaire. Jabel a travaillé dur toute sa vie. Elle a gratté la terre, la terre des autres la plupart du temps.
Fanch, son ivrogne de mari, l’a laissée veuve avant l’âge. Et son unique fils, Yfig, a quitté le pays après un chagrin d’amour. Jabel guette sans cesse le facteur dans l’espoir de recevoir une lettre de son Yfig parti pour cette contrée lointaine qui se nomme Nouvelle Zélande. Lorsqu’elle reçoit des nouvelles, Jabel file chez Marie-Louise sa voisine, car elle ne sait pas lire. Et un jour la nouvelle arrive qu’Yfig s’est marié et que bientôt elle sera grand-mère. Mais Jabel ne peut pas devenir une grand-mère ordinaire ! A l’annonce de la nouvelle, Jabel se métamorphose peu à peu en super-mamgoz. Elle se rend à Quimper pour obtenir un billet pour la Nouvelle Zélande. Toutes ses économies vont y passer, mais rien ne fait reculer une super-mamgoz ! Pas même les difficultés de la langue ! Elle ne parle ni le français ni l’anglais des Néo-zélandais, mais qu’à cela ne tienne ! Bretagne n’est-elle pas univers ? Et lorsqu’une mamgoz veut voir son petit-fils, Dieu ne met-il pas quelques bonnes volontés sur son chemin ?
Le projet de voyage de Jabel fait sourire mais elle trouve l’aide nécessaire, et la voilà partie.
Une à une, elle sort les fiches que l’agent de voyage lui a soigneusement préparées. L’une pour trouver son chemin à Montparnasse, l’autre pour Orly, et ainsi de suite. En plein désarroi, elle trouvera même une hôtesse de l’air bien de chez nous qui se souvient encore de quelques mots de breton. Et Jabel pourra enfin bercer le petit Ronan dans ses propres bras en lui chantant une berceuse aux accents Bigoudins. On se surprend à rêver que ce n’est pas un roman qu’ont publié les éditions Ouest-France avec le voyage de Jabel, mais une histoire vraie. Bien qu’Angèle Jacq précise que « toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existés serait fortuite. », nous ne serions pas surpris de rencontrer une mamgoz nommée Jabel sur les chemins de Landudal.
Ma grand-mère n’a pas laissé beaucoup de traces sur la terre, la vôtre peut-être non plus. Mais, comme toutes les grand-mères, nos grand-mères sont des personnages extraordinaires. Sachons les honorer.
Allez. Kénavo ! « Mamgoz » était son titre de noblesse. C’était la seule appellation que nous autres, ses petit-enfants, avions le droit d’utiliser. Mon petit voisin appelait sa grand-mère « mémère » ; d’autres parlaient de leur « mémé » ou de leur « mamie ». Un jour, en revenant de l’école, je me rendis compte que j’étais le seul enfant de la classe qui appelait sa grand-mère « mamgoz ». Je me sentis un peu gêné d’être une exception culturelle, ceci d’autant plus que je connaissais la signification du mot « mamgoz » qui se traduit littéralement « vieille-maman » ou plus précisément « maman-vieille ».
J’allais donc voir ma grand-mère pour lui proposer de l’appeler dorénavant « mémé ».
Que n’avais-je pas dit !
Après un instant de stupéfaction ma « mamgoz » se métamorphosa en Stromboli en phase d’éruption. Sa figure devint toute rouge ; ses yeux, tels des projecteurs se braquèrent sur le profanateur que j’était en passe de devenir. Avant qu’elle n’ouvrit la bouche j’avais compris ce qu’elle voulait me dire. Ma mamgoz était ma mamgoz. Jamais plus je n’essayais de lui donner un autre titre.
Pour ma mamgoz, vieillir n’était pas regrettable. Au contraire, c’était une promotion, du moins en breton. Car l’expression n’est pas traduisible en français sans devenir quelque peu péjorative.
Dans mon village, je connaissais deux « mamgoz » qui ne savaient pas un mot de français, mais ce n’était pas le cas de la mienne. Elle parlait, lisait et écrivait le français. Elle en était fière. Son diplôme du Certificat d’études primaires, encadré comme il se faut, était accroché sur le mur au-dessus de son lit.
Tout le monde appelait ma grand-mère « Maïzu », c’est à dire « Marie la noire ». Elle n'était pas Africaine, mais elle était toujours vêtue de noir et les longues années de travaux des champs avaient rendu indélébile son teint basané. Le dimanche, ma mamgoz portait sa coiffe blanche et se mettait ainsi aux couleurs de la Bretagne : Gwen ha Du » (Blanc et Noir).
Ma mamgoz était la doyenne du village. Et cela lui valait l’honneur d’allumer le feu de joie le jour du pardon.
J’étais à la fois fier et jaloux d’être le petit-fils de Maïzu. Fier car elle était une figure locale et tout le monde l’acceptait telle elle était. Quant à elle, elle ne faisait aucun cas de sa popularité. Mais j’était tout de même un peu jaloux de cette popularité. J’avais l’impression qu’on me ravissait ma grand-mère. Je me consolais en pensant que les autres ne pouvaient pas l’appeler « mamgoz », cela était réservé à ses petit-enfants.
Bien que…il y a des grand-mères qui sont devenues les mamgoz d’une famille nombreuse, parfois même en restant célibataires, sans avoir mis un seul enfant au monde. Je pense à Angéla Duval, la poétesse de Traon an Dour. Angéla Duval était cultivatrice, à la mort de ses parents elle avait repris leur modeste ferme de six hectares. Restée seule, elle occupa ses longues soirées d’hiver à écrire des contes et des poésies en breton. En décembre 1971 l’émission télévisée d’André Voisin fit connaître Angéla Duval au grand public. De nombreux téléspectateurs furent émus par l’authenticité d’Angéla Duval. Les visites commencèrent à affluer à Traon an Dour. Il y avait les curieux, les flatteurs, les journalistes en herbe et ceux qui probablement auraient voulu avoir une mamgoz comme elle. Angéla resta fidèle à elle même ; la renommée ne lui fit pas changer ses habitudes. Elle resta poétesse et elle resta paysanne. Angéla n’éprouvait pas le besoin d’enlever son tablier et de se mettre sur son trente et un pour recevoir les visiteurs. Les genêts, les ajoncs, le murmure du ruisseau de Traon an Dour et les odeurs de la ferme, étaient ses sources d’inspiration. Et c’étaient aussi les seules valeurs qu’Angéla désirait partager avec ses visiteurs. Quelques-uns trouvaient auprès d’elle une mamgoz qui savait abreuver leur soif de racines.
L’une des émissions vedettes de la télévision écossaise est un feuilleton qui présente une super grand-mère. « Super-gran », c’est son nom, est toujours prête à relever des défis dignes de Batman. Les petits Ecossais ont aussi besoin d’une mamgoz pour bercer leurs rêves et dormir tranquilles.
Plus près de chez nous, Angèle Jacq, de Landudal, près de Quimper, n’est pas en reste avec cette super-gran écossaise. Angèle Jacq est l’auteur d’un magnifique roman intitulé « Le voyage de Jabel ». Jabel est l’une de ces dernières mamgoz qui ne parlaient pas un mot de la langue de Voltaire. Jabel a travaillé dur toute sa vie. Elle a gratté la terre, la terre des autres la plupart du temps.
Fanch, son ivrogne de mari, l’a laissée veuve avant l’âge. Et son unique fils, Yfig, a quitté le pays après un chagrin d’amour. Jabel guette sans cesse le facteur dans l’espoir de recevoir une lettre de son Yfig parti pour cette contrée lointaine qui se nomme Nouvelle Zélande. Lorsqu’elle reçoit des nouvelles, Jabel file chez Marie-Louise sa voisine, car elle ne sait pas lire. Et un jour la nouvelle arrive qu’Yfig s’est marié et que bientôt elle sera grand-mère. Mais Jabel ne peut pas devenir une grand-mère ordinaire ! A l’annonce de la nouvelle, Jabel se métamorphose peu à peu en super-mamgoz. Elle se rend à Quimper pour obtenir un billet pour la Nouvelle Zélande. Toutes ses économies vont y passer, mais rien ne fait reculer une super-mamgoz ! Pas même les difficultés de la langue ! Elle ne parle ni le français ni l’anglais des Néo-zélandais, mais qu’à cela ne tienne ! Bretagne n’est-elle pas univers ? Et lorsqu’une mamgoz veut voir son petit-fils, Dieu ne met-il pas quelques bonnes volontés sur son chemin ?
Le projet de voyage de Jabel fait sourire mais elle trouve l’aide nécessaire, et la voilà partie.
Une à une, elle sort les fiches que l’agent de voyage lui a soigneusement préparées. L’une pour trouver son chemin à Montparnasse, l’autre pour Orly, et ainsi de suite. En plein désarroi, elle trouvera même une hôtesse de l’air bien de chez nous qui se souvient encore de quelques mots de breton. Et Jabel pourra enfin bercer le petit Ronan dans ses propres bras en lui chantant une berceuse aux accents Bigoudins. On se surprend à rêver que ce n’est pas un roman qu’ont publié les éditions Ouest-France avec le voyage de Jabel, mais une histoire vraie. Bien qu’Angèle Jacq précise que « toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existés serait fortuite. », nous ne serions pas surpris de rencontrer une mamgoz nommée Jabel sur les chemins de Landudal.
Ma grand-mère n’a pas laissé beaucoup de traces sur la terre, la vôtre peut-être non plus. Mais, comme toutes les grand-mères, nos grand-mères sont des personnages extraordinaires. Sachons les honorer.
Alain Monclair.

