Les livres d’Henri Queffélec figurent en bonne place sur les étagères de mon bureau car ils furent le pain de mes rêves d’enfant. Son fils, Yann Queffélec, raconte qu’il n’avait pas le droit de lire les romans de son père, probablement par pudeur. Alors, il profitait des absences paternelles pour se faufiler dans son bureau et lire les fameux romans, peut-être dans leur version manuscrite. Quant à moi, je n’ai eu le droit qu’à la version imprimée, mais quel privilège de lire les mêmes livres que mes parents! J’aime ces livres qui passent d’une main à l’autre dans une famille, ils sont des ponts entre les générations. Les livres d’Henri Queffélec faisaient partie de ces trésors de papier. On y trouvait nos racines bretonnes et maritimes racontées avec talent et respect. Les premiers ouvrages de sa plume qui passèrent sous mes yeux sont « Un recteur de l’île de Sein » et « Un homme d’Ouessant ».
Queffélec aimait les îles bretonnes, ces navires immobiles de pierre et même de terre qui vivent au rythme des marées et des tempêtes. Ces endroits qui sont tant balayés par le vent et les embruns que lorsque le soleil paraît, tout semble pur, propre, neuf. J’ai grandi au bord de la mer, face à des îles où je n’ai jamais mis les pieds avant l’âge adulte. L’un de mes camarades de pension au collège était le fils d’un des gardiens du phare de ces îles. A ma grande surprise il trouvait normal et ordinaire d’être le fils d’un homme vivant sur cette île. Pour moi, son père était un homme extraordinaire. C’était lui qui chaque soir allumait le phare qui balayait les rivages et les rêves de mon enfance. Habiter une île me semblait un rêve inaccessible, réservé à quelques privilégiés. C’est Henri Queffélec qui vint guérir ma frustration de ne pas être né sur une île. En navigant sur les lignes de ses livres je franchissais les mers et débarquais sur les îles bretonnes.
La mer, Henri Queffélec dut s’en éloigner pendant ses études et une partie de sa vie, mais il ne l’oubliera jamais. Dans « Mon beau navire ô ma mémoire », publié après sa mort, il parle de ce chassé croisé entre la plume et l’appel de la mer. « Les savantes et multiples astuces de la mer pour me regagner à elle, c’était quelque chose, aussi, comme la victoire d’une vocation retardée. » Marin, Queffélec le sera à ses heures. Il mettra son sac à bord de chalutiers, de remorqueurs, d’un cargo allemand qui donnera le titre de l’un de ses romans, « Le cargo ». Il embarquera comme passager, mais passager engagé. A bord du palangrier « Nicole et Janine » il connaîtra le mal de mer, mais ceci ne l’empêchera pas de participer aux corvées de pluche et au boëttage des palangres. Le bateau n’était pas grand, les odeurs d’algues et de poisson frais se mêlaient aux relents de cuisine et de gasoil. Malgré ces inconvénients Henri Queffélec restait enthousiaste. De cet embarquement naîtra le roman « Un royaume sous la mer » qui lui vaudra le grand prix du Roman de l’Académie Française en 1958. Cet ouvrage demeure l’un de mes livres préférés. Queffélec y décrit l’imagination de ces pêcheurs qui, à une époque où les sondeurs modernes n’existaient pas, voyaient en pensées ces congres, pieuvres, pocheteaux, juliennes, qui tapissaient le fond de la mer. Mais l’imagination ne remplissait pas toujours les cales du bateau ! « Méfiance et méfiance…Qui n’a jamais mangé le pain de la déception n’est pas un pêcheur. » écrira Queffélec.
Henri Queffélec était aussi un homme de foi, il écrivit plusieurs essais et biographies religieuses. Catholique lui-même, il ne pouvait pas décrire la Bretagne sans y aborder la religion. Mais, comme l’écrit Jacques de Bourbon Busset de l’Académie Française : « La Bretagne chrétienne de Queffélec n’a rien de folklorique, c’est la Bretagne vraie, entourée par la mer et entretenant avec elle une longue et amicale dispute. La mer est la grande inspiratrice de Queffélec. Un vent marin souffle dans ses livres. Son amour profond pour la nature n’a rien de bucolique. C’est l’attachement viscéral à une terre ancienne, parfois ingrate, et qui a été façonnée par la lutte contre les éléments. C’est pourquoi l’œuvre de Queffélec allie d’une manière très réussie le réalisme et le fantastique. Ce réalisme fantastique n’est pas le résultat d’un pari intellectuel, il est le fruit d’une vie, d’un tempérament, d’une foi. Le remue-ménage de la mer nous parle d’autre chose que d’elle-même. Ainsi, pour Queffélec, le monde que nous voyons nous renvoie à un autre monde, le monde de l’esprit. » C’est probablement pourquoi le protestant breton que je suis prend toujours plaisir à relire Henri Queffélec.
Alain Monclair.